vendredi 1 février 2013

Les folles journées.





Lundi.
« Je sais que vous vous posez la question, la réponse est oui. »
J'ai éclaté de rire quand Paul est venu me voir après les cours, un sourire malicieux et satisfait sur les lèvres. 
« Je suis au courant Paul, je peux même te dire depuis quand. 
- Mais comment vous avez deviné ? »
Cette fois, c'est lui qui a ri quand j'ai répondu que dans un passé fort lointain, j'avais moi aussi eu quatorze ans et préféré poser mes yeux sur les beaux mecs de la classe plutôt que sur les énoncés des exercices.
  Ce lundi avait été une belle journée, une chouette journée. Le matin, j'avais eu un fou-rire en observant mon Augustrouillard s'approcher peureusement, l'oeil dubitatif, du pull que je venais de lui acheter. Clara l'encourageait à l'enfiler et après quelques minutes d'hésitation, il avait fini par adopter son ours féroce en poussant des hurlements dans tout l'appartement. À l'école, la moitié des élèves de 6e-5e étant malade, j'avais été contrainte d'annuler l'évaluation prévue et Oscar avait proposé de nous prêter son Ipad pour regarder Du vent dans mes mollets. J'avais adoré entendre leurs rires d'enfants plus tout à fait enfants mais pas encore ados, pliés devant l'effronterie de Valérie mais pas encore assez grands pour comprendre pourquoi les dialogues des adultes m'amusaient tout autant. L'heure suivante, les 4e-3e m'avaient surprise en s'essayant à la production de poésie lyrique, m'accordant leur confiance dans l'écriture de leur intimité, leur bras protégeant leur copie des regards indiscrets des copains. 



Mardi.
  La baby-sitter venait de partir et les enfants s'étaient endormis très rapidement. On était blottis dans le canapé, l'un contre l'autre, lui regardant le journal télévisé de la nuit, moi parcourant le dernier Télérama, quand un chant de joie m'a fait lever les yeux. Une femme malienne retirait le voile qui emprisonnait son visage, le sourire aux lèvres et l'oeil rieur. Un vieil homme grattait les cordes d'un instrument en bois et sifflait quelques notes pour accompagner la mélodie. "C'est fou, quand même, les différences entre les sociétés. Ici, on est menés par l'argent, on rêve d'exposer sa réussite financière aux yeux de tous... et eux, ils demandent juste la liberté et savent s'en contenter durablement." m'a glissé mon amoureux en me serrant un peu plus fort contre lui. J'ai acquiescé en silence mais quand mon regard s'est posé sur les sacs encore remplis d'habits neufs acquis le week-end précédent, je me suis sentie un peu comme dans la chanson de Bénabar où un type dénigre la société de consommation et l'impérialisme américain en buvant un Coca Light.
  J'ai quitté le canapé pour préparer mes séquences et comme trop souvent, je me suis laissée distraire par internet. Un texte lu sur un blog m'a rappelé un début de nouvelle que j'avais écrit quelques années plus tôt, abandonné parce que je n'arrivais pas à me satisfaire de mon écriture. J'ai cherché rapidement dans les dossiers que je n'ouvre plus et j'ai aimé ce que j'ai lu, malgré les fragilités et les maladresses. Un jour, peut-être, j'y ajouterai de nouveaux mots.



Mercredi.
  La route qui menait vers la grande ville était embouteillée. J'écoutais Carrefour de Lodéon en direct depuis Nantes et souriais de savoir que quelques kilomètres seulement me séparaient des musiciens. C'était la folle journée et je pensais à mes grands-parents probablement assis face à l'orchestre qui jouait le Cantique de Jean Racine de Fauré - celui qu'on a chanté pendant presque un an ma mère, mes tantes, ma cousine, mes soeurs et moi -, mes grands-parents venus la veille jusqu'au bord de la mer pour découvrir notre appartement aux murs en camaïeu de bleus et notre restaurant préféré. Il faisait beau, Auguste s'était assoupi et Clara chantonnait l'hiver de Vivaldi alors j'ai coupé France Inter pour mettre les quatre saisons et on s'est tues pour savourer les crescendos si bien maîtrisés. Le long des routes, le soleil se reflétait dans les marais et je me suis entendu penser à voix haute qu'on avait de la chance d'avoir osé quitter la banlieue parisienne pour une si belle région. Soudain, Clara m'a avoué doucement : « Maman, tu sais, quand j'ai pris des haricots verts au restaurant l'autre jour, c'est parce que je voulais que tu voies que je suis grande. ». J'ai souri en jetant un coup d'oeil dans le rétroviseur pour observer ses petits sourcils froncés. Il y a eu un silence, et elle a ajouté : « Mais quand même, je crois que la prochaine fois, je prendrai des frites. ».



18 commentaires:

  1. J'adore cet article et connaître les anecdotes que tu vis à l'école en ayant ainsi le point de vue du professeur :) c'est tellement intéressant!
    J'y pense souvent à cette société de consommation qui nous fait trop souvent oublier que le bonheur ne réside pas dans le fait de pouvoir acheté tous ce que l'on veut(peut).
    Les mots de ta petite Clara pour la note de fin sont juste délicieux.
    Bon weekend à toi et ta petite famille
    Fay

    RépondreSupprimer
  2. Moi je suis grande et je prends des frites ;-)

    J'ai adoré lire ce texte. On s'y sent bien.

    RépondreSupprimer
  3. J'aime toujours lire tes billets même si le temps me manque cruellement !
    Il est beau ton mini !

    RépondreSupprimer
  4. Tes petites anecdotes de vie sont très savoureuses à lire... avec un morceau que j'adore en plus!

    RépondreSupprimer
  5. J'aime ces petits textes qui ponctuent ta semaine. J'espère que ces premiers pas vers tes anciennes lignes vont se confirmer et puis s'étoffer et te lire :-) Le sentiment ressenti suite aux paroles de ton amoureux... ici aussi je me surprends ainsi parfois.

    RépondreSupprimer
  6. Ils sont trop chouquet et chouquette tes minots !

    RépondreSupprimer
  7. Mon petit G.a le même pull, mais en orange, avec un Lou;)Trop mignon! Je profite aussi pour te dire que j'ai bien reçu tes jolies cartes, merci pour cette adorable attention. By the way, le petit G. ne lâche plus l'affiche de "2 cats", il a même fait sa sieste avec..Je ferai un billet ce week-end. Gros bisous à vous 4.

    RépondreSupprimer
  8. des mots toujours très beaux dans ton appartement au bord de la mer...elle est encore plus jolie la vie racontée ainsi...continue !
    ...et la bouille de ton petit ♥

    RépondreSupprimer
  9. Très jolie "tranche de vie"...
    C'est drôle j'ai hier soir parlé avec mon homme de musique classique et de ...Vivaldi. Il me disait qu'en primaire-collège il n'avait connu que "ça". Moi je me souviens avoir entendu pour la première fois le concerto de Bach la Brandebourgeois...et j'avais adoré...Ma mère l'avait dans ses classiques. Je l'écoute encore avec grand plaisir.

    RépondreSupprimer
  10. oh ce pull plairait aussi à mon fils!! tes mots donnent envie de quitter la couette et le moral tout gris...pour la vie, tout simplement ;-)

    RépondreSupprimer
  11. Lundi...j'adoooore sa bouille et la geule de la grande geule d'ours finalement protecteur!!!!!
    Mardi...putain de vie que l'on vit tanto à l'envers et à l'endroit de travers....!!!!
    Mercredi....oh votre vie me semble plus facile ici....j'adore la réplique de ta fille****

    RépondreSupprimer
  12. Oh la belle chronique, chouettes tranches de vie! Tu es si bien entourée!

    RépondreSupprimer
  13. les frites, y a pas à dire, ça console de beaucoup de choses .... il existe le même pull en 36/38 ????? 8-)

    RépondreSupprimer
  14. Ah ce carrefour de Lodéon, il apaise tout le monde ici aussi et les enfants me réclament souvent la "belle musique " :))
    J'ai bien reçu ton petit colis samedi , merci pour les cadeaux! Céleste est jalouse de mon bracelet !!
    Bonne fin de semaine
    Audrey

    RépondreSupprimer
  15. Vivaldi j'adore, les 4 saisons, j'ai dansé dessus lorsque j'étais plus jeune...ET maintenant en l'écoutant je découvre ton blog...
    Merci, et où es-tu au bord de la mer? On est souvent sur le Croisic ,peut-être dans ton coin si tu n'es pas trop loin de Nantes?
    XX

    RépondreSupprimer
  16. 1er com ici il me semble. J aime beaucoup l écriture et les réflexions aussi. Du vent dans mes mollets, j ai adoré, mon ado moins ! Et puis c est bon de savoir que les profs de collège ont un 6eme sens et s amusent des histoires de leurs élèves, même si ce n est pas rose tous les jours. Cette année je n ai pas fait les soldes utiles et j ai sûrement acheté futile. C est vrai qu'il n'est pas important de posséder pour exister et pourtant il me semble que chaque chose achetée et accumulée chez moi est un peu de moi, de mon histoire. J ai retrouve aussi des mots que j ai ecrits, mais je ne sais rien écrire d autre que mon histoire, mes émotions. Bref, un commentaire pas intéressant mais un intérêt attendrissant à lire ici les choses simples de la vie. Merci Sofia

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh si c'est intéressant comme commentaire, moi ça me touche vraiment de voir que ce que je peux écrire "parle" aux lecteurs alors merci d'avoir pris le temps de me le dire :)

      Supprimer
  17. Oh oui, je confirme, tu écris vraiment bien...et ton loulou me fait foooonnndre :)

    RépondreSupprimer